
André JAFFRE,Je pense que l'on se construit, au fil des ans, une mémoire, faite uniquement de souvenirs. Je dédie ce récit : à ma femme, à mes enfants et à mes petits enfants. En mémoire de mes camarades disparus à bord du cuirassé BRETAGNE le 3 juillet 1940 à Mers el-Kébir.
Tout l'équipage est rassemblé. Le soleil matinal brille déjà sur la ville d'ORAN que j'aperçois au loin. Les matelots, dans un ordre impeccable sont immobiles. Les bérets blancs se confondent avec le lointain et les pompons rouges me font songer à un champ de coquelicots, chez moi, en Bretagne. Le commandant du cuirassé arrive. C'est le 'pacha'. Nous l'aimons et le respectons beaucoup, son nom, le capitaine de vaiseau PIVAIN. Il a revêtu sa belle tenue blanche d'apparat. Sur sa casquette cinq galons dorés brillent au soleil, sur sa poitrine, beaucoup de décorations. « Attention pour les couleurs ! Envoyez ! » Le pavillon bleu, blanc, rouge, est hissé à l'arriére du navire par un matelot. Le clairon sonne les couleurs. La cérémonie matinale va se terminer. « Repos ! Le commandant va vous parler ! Garde à vous ! » Notre commandant monte sur le sabord d'une piéce d'artillerie. Tout l'équipage le voit bien Que va-t-il nous dire ? Il n'a pas l'habitude de parler à l'équipage. Sa voix est puissante : « Officiers, officiers mariniers, quartiers-maîtres et marins ! Je m'adresse à vous pour vous informer que notre Patrie, envahie par l'armée allemande et traiteuseument attaquée par l'armée italienne, a dû, comme vous le savez déjà demander l'armistice. Les armées de terre ont déposé les armes. La population civile subie les outrages des envahisseurs. Seule la Marine française est intacte. Je vous demande de continuer le combat, auprés de nos alliés jusqu'à la libération de la France ! Vive le cuirassé BRETAGNE ! Vive l'escarde de la Méditerranée ! Vive la FRANCE ! » Un long silence. Repos ! Sur tous les visages un rayonnement. Enfin, nous allons continuer la lutte avec nos amis Anglais. Les commentaires vont bon train. Tout l'équipage apprécie la déclaration du pacha. Gageons que sur tous les autres navires, ancrés en rade de Mers el-Kébir, l'émotion et la joie est la même.
Pendant la Bataille http://www.mer-1939a1945.fr/
J'aperçois à l'avant du bateau, à la proue, un groupe d'une dizaine de matelots. Ils s'accrochent désespérement au mât de drisse. Ils ne savent pas nager. Ce sont pour la plupart des réservistes, j'en reconnais quelques uns. Ils entonnent la MARSEILLAISE et le bruit des explosions et de la canonnade, n'arrive pas à couvrir la puissance de leur voix. Ils vont mourir, sans espoir d'un secours quelconque, c'est la pagaille, le sauve qui peut, le chacun pour soi.

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